Qu’est-ce qu’un livre ? La question de Kant revient à l’ère numérique…

Le colloque sur les Cultures Numériques qui vient de s’achever à Québec, s’est interrogé notamment pour découvrir comment les évolutions générées par les cultures numériques nouvelles, bouleversent les espaces de savoirs, leur transmission, leur partage ?
Ecrire et lire… quelles mutations ? Qu’est-ce que les héritages des Lumières, la culture du livre, de l’imprimé, sa matérialité, les pratiques éditoriales et juridiques, peuvent nous apprendre sur ces cultures numériques en devenir ?

Roger Chartier, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire « Écrit et cultures dans l’Europe moderne ».

Même si tous les lecteurs n’en ont pas conscience, même si les éditeurs renâclent encore, même si les libraires demeurent inertes malgré leur inquiétude, la cause est entendue : on a remplacé le livre ! Déjà, maintenant…

Qu’est-ce qu’un livre ?

De là, la question essentielle : cela change quoi ? Avant de répondre, il faut peut-être poser une question préalable : qu’est-ce qu’un livre ? Cette interrogation n’est pas neuve. Kant la formule explicitement en 1798 dans « les principes métaphysiques de la doctrine du droit ». La première raison de l’intérêt de Kant pour cette question est sa participation au débat sur la propriété littéraire, les contrefaçons de livres en Allemagne depuis 1773.

Ce débat qui a impliqué entre autres philosophes et poètes, tient aux traits spécifiques de l’activité d’édition dans l’Empire germanique où la fragmentation politique impose de très fortes disparités, et où la légalité ne vaut que pour des territoires particuliers, parfois réduits, celui d’une cité-Etat ou d’une petite principauté… La reproduction des œuvres hors de cette souveraineté ayant accordé leur privilège aux libraires, imprimeurs, éditeurs, est massive. Si elle est tenue comme juridiquement légitime par les libraires qui sont situés dans d’autres Etats, elle est considérée comme intellectuellement illégitime par les auteurs et leurs premiers éditeurs qui se considèrent comme injustement spoliés de leurs droits.

Pour Kant, mais aussi pour d’autres, il s’agit donc de formuler les principes capables de fonder la propriété des auteurs sur leurs écrits, indépendamment des privilèges octroyés par des princes. Il s’agit de faire reconnaitre la rémunération des auteurs par leurs éditeurs, non pas comme une faveur ou une grâce, mais comme une juste rétribution du travail de l’écriture fondateur de la propriété intellectuelle.

Il y a une autre raison à la question que Kant se pose à lui-même dans « la doctrine du droit » : qu’est-ce qu’un livre ? Cette question peut surprendre parce qu’elle est l’objet même de la doctrine philosophique du droit que Kant veut établir. Décrire des principes universels a priori, faisant abstraction de tout objet particulier. Si Kant vient justement à considérer un de ces objets, le livre, c’est que pour lui, celui-ci pose un problème spécifique au sein de la classe des contrats. Comme produit matériel, opus mecanicum, le livre fait l’objet d’un droit réel  défini comme le droit sur une chose qui en autorise un usage privé, partagé par tous ceux qui sont en possession de cette même chose. Dans ce cas-là les acheteurs des différents exemplaires d’une édition. Mais le livre est aussi un discours, donc l’objet d’un droit personnel, non pas réel, qui justifie une propriété unique et exclusive. Il peut être l’objet d’un contrat de procuration, autorisant la gestion d’un bien au nom d’un autre, sans que pour autant soit aliénée la propriété du premier possesseur.

La reproduction d’un discours n’est donc légitime que si elle est fondée juridiquement sur un mandat donné par l’auteur. A l’inverse, la propriété d’un exemplaire de ce discours, légitime du point de vue du droit réel, est insuffisant pour justifier sa reproduction. Le livre est donc à la fois un bien matériel dont l’acheteur devient légitime propriétaire, et un discours dont l’auteur conserve la propriété nonobstant la reproduction. En ce second sens, le livre est entendu comme une œuvre qui transcende toutes ces possibles matérialisations. Selon Blackstone, un avocat qui a été mobilisé par les libraires londoniens menacés en 1710 dans leur revendication d’un copyright perpétuel et patrimonial sur les titres qu’ils ont acquis par une nouvelle législation qui limitait leur propriété à 14 années. Blackstone, mobilisé pour défendre leur cause, formule cette relation entre l’immatérialité perpétuée du discours et ses ultimes incarnations, matérialisations : « l’identité d’une composition littéraire réside entièrement dans le sentiment qu’est le langage. Les mêmes conceptions habillées dans les mêmes mots constituent nécessairement une même composition et quelle que soit la modalité choisie pour transmettre une telle composition, à l’oreille ou a l’œil, par la récitation, l’écriture imprimée, quel que soit le nombre de ses exemplaires, à quelque moment que ce soit, c’est toujours la même œuvre de l’auteur qui est ainsi transmise. Nulle personne ne peut avoir le droit de la transmettre ou transférer sans son consentement soit tacite, soit expressément donné ».

Au Siècle des Lumières…

Lors du débat mené dans l’Allemagne de la fin du 18ème siècle sur la contrefaçon de livres, Fichte dénonce, de manière neuve, cet apparent paradoxe : « la dichotomie classique entre les deux natures, corporelle et spirituelle, du livre ».

La dichotomie classique entre ces deux natures du livre, était l’objet de multiples métaphores depuis les 16ème et 17ème siècles, voire auparavant. A cette métaphore qui distingue une nature corporelle et spirituelle du livre, il en ajoute une seconde qui distingue, en toute œuvre, les idées et la forme qui leur est donnée par l’écriture. Les idées sont universelles par nature, par destination, par utilité. Elles ne peuvent donc justifier aucune appropriation personnelle. Celle-ci n’est possible et légitime que parce que : « chacun a son propre cours d’idée, sa façon particulière de faire des concepts et de les lier les uns aux autres… ». Ou encore : « Personne ne peut s’approprier ces pensées sans en changer la forme, aussi celle-ci demeure-t-elle pour toujours sa propriété exclusive ».

On voit que la forme textuelle, la singularité de l’écriture est l’unique, mais puissante justification de l’appropriation singulière des idées, telle que les transmettent les objets imprimés. Une telle propriété a un caractère tout à fait particulier puisqu’étant inaliénable, elle demeure, comme dit le droit, indisponible. Celui qui l’acquière, par exemple un libraire-éditeur, ne peut en être que l’usufruitier, le représentant, le mandataire obligé par toute une série de contraintes, ainsi la limitation du tirage de chaque édition.

On voit que les que les distinctions conceptuelles construites par Fichte doivent permettre de protéger les éditeurs contre les contrefaçons sans entamer en rien la propriété souveraine et permanente des auteurs sur leurs œuvres. Ainsi paradoxalement au 18ème siècle, pour que les textes puissent être soumis au régime de propriété qui est celui des choses, il fallait qu’ils fussent conceptuellement détachés de toute matérialité particulière.

Formulé dans les catégories philosophiques et juridiques des Lumières, la double nature du livre nous ramène au texte de Kant. En tenant l’imprimerie comme une nouvelle forme d’écriture et les exemplaires d’une édition comme des représentations de l’original, Kant inscrit sa réflexion dans un nouveau paradigme de l’écriture, dans un nouvel ordre du discours qui associe trois catégories fondamentales dont nous avons hérité : individualité, originalité, propriété. Le manuscrit de l’auteur, désigné comme original, devient alors le garant du discours que cet auteur adresse au public par l’intermédiaire de son représentant ou mandataire

Dès lors que l’œuvre est pensée comme immatérielle, toujours identique à elle-même, quelles que soient ses formes imprimées, c’est le manuscrit original, écrit de la main de l’auteur, qui en vient à attester le droit personnel de l’écrivain sur son discours. Un droit jamais détruit par le droit réel des acheteurs des livres qui font circuler les œuvres. On pourrait dire que, devenu le seul signe visible d’une œuvre immatérielle, le manuscrit de l’auteur doit, à partir de là, être conservé, respecté, révéré. Cette nouvelle configuration conceptuelle explique pourquoi ce n’est qu’à partir de la seconde moitié du 18ème siècle que les manuscrits autographes existent en grand nombre. Ils sont aujourd’hui conservés soit dans les bibliothèques ou archives nationales, soit dans des archives littéraires. Si on suit l’exemple français, si les manuscrits d’auteurs ne sont pas rares après 1750, il n’en va pas de même pour les œuvres écrites antérieurement. Seules des circonstances exceptionnelles, expliquent, par exemple, la conservation de fragments autographes des Pensées de Pascal, rassemblées dans des liasses, mais qui ont été collées et réorganisées sur les pages d’un cahier ce qui rend difficile de les considérer comme le manuscrit original de l’œuvre…

Le rôle décisif des copistes est l’une des raisons de la disparition des manuscrits d’auteurs avant la mi-18ème siècle. Les manuscrits autographes n’étaient pas utilisés par les typographes qui composaient avec les caractères mobiles les pages du livre à venir. La copie qu’ils utilisaient était le texte mis au propre par un scribe professionnel, parfois par l’auteur lui-même, qui était envoyé au Conseil du Roi pour recevoir les approbations des censeurs puis la permission d’imprimer.

La fétichisation de la main de l’auteur, de la signature authentique, du manuscrit autographe, est la conséquence la plus forte de la dématérialisation des œuvres dont l’identité est située dans l’inspiration créatrice de l’écrivain, sa manière de lier les idées ou d’exprimer les sentiments de son cœur. La main de l’auteur est désormais garante de l’authenticité de l’œuvre dispersée entre les multiples livres, c’est l’unique témoignage matériel d’un génie immatériel.

Kant répond à la question « qu’est-ce qu’un livre » présupposant implicitement que ce sont les auteurs qui font les livres et que les livres ne sont que la matérialisation d’une œuvre idéale qui n’existe, dans sa forme la plus achevée, que dans l’esprit de son créateur et dont la manuscrits autographes seraient la moins imparfaite des représentations. Pour Kant, ce sont les auteurs qui font les livres. Mais ne peut-on pas inverser la proposition et penser que, dans de nombreux cas, ce sont les livres qui font les auteurs, en rassemblant dans un même objet des textes dispersés, qui, mis ensemble, deviennent œuvre ? Le livre de lieux communs, composé à partir de la fragmentation d’autres livres déjà publiés, est un livre de la sagesse et du savoir universel. D’où la nécessité de poser à nouveau la question initiale « qu’est-ce qu’un livre ? » : un discours qui a cohérence et unité, ou une anthologie de fragments ?

Et à l’ère numérique ?

La conversion numérique d’objets de la culture ethnique qui sont encore les nôtres, le livre, mais aussi revue, journal, obligent à faire un retour sur cette question fondamentale.

Cette opération est au fondement-même de la constitution de collections électroniques permettant l’accès à distance des fonds conservés dans les bibliothèques. Bien fou qui jugerait inutile ou dangereux cette extraordinaire possibilité offerte à l’humanité. Tous les livres, pour chaque lecteur, où qu’il soit ! Le rêve est magnifique promettant un accès universel au savoir et à la beauté.

Toutefois, il mérite une réflexion. Certes, on peut dire que le transfert du patrimoine écrit d’une matérialité à une autre n’est pas sans précédent. Au 15ème siècle, la nouvelle technique de reproduction des textes est mise massivement au service de gens qui dominaient la culture du manuscrit. Et plus avant, dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, l’invention du livre qui est encore le nôtre. Dans les deux cas on voit que l’accueil dans une nouvelle matérialité de textes déjà là, fait que le texte est là, mais qu’il n’est plus le même parce qu’a changé le support de son inscription. Donc, la manière de le lire et les significations que peuvent lui attribuer ses nouveaux lecteurs. La lecture du rouleau dans l’Antiquité supposait une lecture continue et mobilisait le corps entier puisque le lecteur devait tenir l’objet écrit à deux mains. Du coup, elle interdisait d’écrire durant la lecture. Le codex manuscrit puis imprimé a permis des gestes inédits qui sont encore les nôtres. Le lecteur peut feuilleter le livre, il lui est possible de lire et d’écrire

Avec la numérisation des textes…

Les bibliothèques savent bien que les formes affectent le sens, même si certaines d’entre elles ont pu avoir, ou ont encore, la tentation de reléguer loin des lecteurs, voire parfois de détruire les objets imprimés dont la conservation semble définitivement assurée par le transfert sur un autre support. Le microfilm d’abord, ou le fichier numérique aujourd’hui. Il me semble que c’est une mauvaise politique. Il faut rappeler que protéger, cataloguer, rendre accessible et pas simplement pour les experts en bibliographie matérielle, les textes dans les formes successives, concurrentes, qui furent celles où les ont lus les lecteurs ou lectrice du passé, demeure une tache essentielle des bibliothèques, et sans doute la justification première de leur existence comme institution de conservation et lieu de lecture. A supposer que les problèmes techniques et financiers de la numérisation soient résolus et que l’ensemble du patrimoine écrit, manuscrit ou imprimé, la conservation et la communication des supports n’en serait pas moins nécessaire. A défaut, ce serait l’amnésie des passés qui font que les sociétés sont ce qu’elles sont.

La numérisation des objets de la culture impose une mutation plus forte que celle impliquée par la migration des textes du rouleau au codex ou du manuscrit à l’imprimerie. L’essentiel me parait être la profonde transformation entre le fragment et la totalité. Jusqu’à aujourd’hui, dans le monde numérique, c’est une même surface illuminée, celle de l’écran qui donne à lire les textes, tous les textes, quels qu’ils soient, quel que soit leur genre ou leur fonction. Est ainsi rompue la relation qui, dans les cultures écrites antérieures, liait étroitement des objets, des gens, des usages. C’est cette relation qui organise, ou organisait, les différences immédiatement perçues entre différents types de publications imprimées, et les différentes attentes de leurs lecteurs, guidés dans l’ordre ou le désordre des discours par la matérialité-même des objets qui les portent. C’est cette relation qui rend visible la cohérence des œuvres, imposant la perception de l’entité ou de l’unité du discours, même à celui ou celle qui ne veut en lire que quelques pages. Il n’en va plus de même dans un monde où les discours ne sont plus inscrits sur des objets différenciés les uns des autres qui permettaient immédiatement, inconsciemment de les classer, hiérarchiser et éventuellement de reconnaitre leur identité propre.

Un monde de fragments indéfiniment recomposables !

Le monde nouveau est un monde de fragments juxtaposés, indéfiniment recomposables, sans que soit nécessaire ou désirée la compréhension de la relation qui inscrit ces fragments dans l’œuvre dont ils ont été extraits. On m’objectera qu’il en a toujours été ainsi dans la culture écrite, non pas seulement par des œuvres qui supposent le processus de la reliure, mais par des recueils d’extraits des anthologies, recueils de morceaux choisis, c’est vrai. Mais, dans la culture de l’imprimé, le démembrement des écrits qui nourrit ces recueils d’extraits, de lieux communs ou de morceaux choisis, est accompagné de son contraire, leur circulation dans des formes qui respectent l’intégrité des œuvres et qui parfois les rassemble dans des œuvres complètes. De plus, dans le livre lui-même, même s’il est de nature ou de structure anthologique, les fragments sont nécessairement, matériellement rapportés à une totalité textuelle toujours reconnaissable.

Plusieurs conséquences peuvent découler de cette différence fondamentale. Notamment les propriétés fondamentales de la textualité numérique, ou de la lecture face à l’écran, que les projets commerciaux entendent parfois exploiter. Leur marché est en effet celui de l’information. Du coup, les livres, comme d’autres ressources numérisables, constituent un immense gisement où cette information peut être puisée. De là, la perception immédiate, certains pourraient dire naïve, de tout livre, de tout discours comme une banque de données, qui fournirait « l’information » à ceux qui la cherche. Satisfaire cette demande et en tirer profit, tel serait le premier but de telles entreprises. La découverte de ce nouveau marché toujours en expansion, les prouesses techniques qui donnent à certaines entreprises un quasi monopole sur la numérisation de masse, ont assuré les succès, et on peut le penser, les copieux bénéfices, de cette logique commerciale. Elle suppose la conversion électronique de millions de livres tenus comme une inépuisable mine d’informations. Elle exige en conséquences des accords passés, ou à venir, avec les grandes bibliothèques du monde. Mais aussi une numérisation d’envergure, qui on le sait, ne s’est pas toujours préoccupé du respect du copyright, en même temps qu’elle produisait la constitution d’une gigantesque base de données capable d’en absorber beaucoup d’autres, de tous ordres et ainsi  d’archiver les informations les plus personnelles. De là les inquiétudes par rapport à cette captation, cette capture.

Beaucoup de controverses actuelles ont dérivé de ce projet premier, sans se fonder sur le constat de la radicale différence qui sépare les raisons, les modalités, des utilisations des numérisations des mêmes fonds, quand elle est portée par les  bibliothèques publiques ou l’entreprise commerciale. A partir de là, l’appropriation privée d’un patrimoine public mis à disposition de ce marché de l’information, pourrait apparaitre comme multiple, si on oublie qu’une logique de constitution de ces fonds numérisés peut reposer sur d’autres principes. Ceux, plus classiques, de la constitution de collections qui ont leur ordre appartenant à l’ordre du discours écrit tel que j’ai essayé de le définir.

Les effets de la grande conversion numérique…

Cette question de la numérisation de collections déjà existantes a pu devenir une obsession, sans doute excessive, et a masqué une autre vérité qui est celle du colloque d’aujourd’hui. Elle a masqué les effets de ce que Milad Doueihi a appelé « la grande conversion numérique ». Cette entrée dans les cultures numériques, c’est-à-dire la capacité d’une nouvelle technique à porter les formes d’écriture originale, libérées, comme il le suggère dans son livre, des contraintes imposées à la fois par la morphologie matérielle du codex et par le régime juridique du copyright. Cette écriture ainsi désignée, polyphonique, ouverte, malléable, infinie… bouscule, on l’a compris, les catégories qui ont cristallisé l’ordre du discours à partir des Lumières. Singularité de l’écriture, originalité de l’ordre, propriété de l’auteur. Ces catégories sont encore le fondement du régime juridique. Dans l’espace numérique, ce n’est pas l’objet écrit qui est plié comme la feuille du livre manuscrit ou imprimé, mais les textes eux-mêmes. Les discours eux-mêmes. La lecture consisterait donc en ce déploiement de cette textualité mobile et infini. Une telle lecture constitue sur l’écran des unités éphémères, singulières, composée à la volonté des lecteurs et qu’il serait erroné de comparer à des pages traditionnelles. Cette manière de lire désigne avec acuité des pratiques qui sont celles de la segmentation, de la fragmentation, de la discontinuité, de la mise en rapport. Elles proposent des formes inédites de démonstrations aux sciences humaines et sociales et aussi des cheminements originaux à l’écriture de la fiction. Elle défie du même coup profondément la perception des livres, des textes comme des créations singulières et originales, et pour cette même raison propriété de leur auteur.

Les nouvelles productions écrites d’emblée numériques posent maintenant la difficile question de leur archivage, de leur conservation et de leur relation avec la culture écrite et imprimée qui est encore la nôtre. Les bibliothèques y sont particulièrement attentives au moment-même où elles développent leurs collections numérisées. Cette question ne leur est pas propre. Elle concerne tous ceux, auteurs, éditeurs, lecteurs qui s’interrogent sur la meilleure manière de construire un nouvel ordre des discours qui se passent du concept hérité.

Qu’est-ce qui a changé ? Je reviens à la question que pose François Bon. Pour lui, ce n’est pas tant le livre que l’au-delà du livre. Entendons la totalité des rapports à l’écrit. Ce qu’il désigne comme « l’écriture web » en permettant conversation et débat sur la même « page » que le texte qui en est l’objet, efface le cloisonnement entre écrire et lire, favorise une écriture collective et fait perdre à l’écrivain solitaire sa souveraine autorité. Ce nouveau mode de publication donne à lire des œuvres dans leur mouvement, non dans leur fixité, dans leurs étapes successives en les désignant comme toujours ouvertes. De ce fait, il abolit la distinction tranchée entre brouillons successifs et le texte « définitif ».

Le web est une forêt textuelle…

Cette écriture en ligne est le support d’échanges et de sociabilité. Elle est l’incarnation d’une éthique nouvelle qui est désignée comme culture numérique collective qui suppose la réciprocité. Une nouvelle économie morale de l’écrit se construit. Le site  web en est le chantier principal et d’une certaine mesure, c’est le web tout entier qui se transforme en « forêt textuelle » et c’est une métaphore qui je crois, aurait plu aux auteurs du siècle d’or, je cite : « nous nous mêlons perpétuellement à la forêt des autres, greffant à nos arbres des boutures en partage ».

Ces livres, celui de Milad Doueihi et ceux d’autres collègues présents ici, nous proposent des réflexions, des déchiffrements les plus aigus quant aux transformations que nous vivons sans toujours, lorsqu’on n’a pas ni la compétence technique, ni cette pratique experte, sans toujours les percevoir pour les bien comprendre. Ils énoncent au présent ce qui est encore dans le futur, redouté, intimidant pour beaucoup. Tous ceux qui ne sont pas équipés, n’achètent pas ou peu de livres électroniques, ou n’ont pas encore ouvert de site web !

La force de ces discours me parait résider dans le fait qu’ils ne sont pas prophétiques, ce qui a longtemps été un travers des discours les plus enthousiastes sur le monde numérique. Mais fondés sur des expériences et sur une réflexion qui invite certes à s’abandonner, mais avec la plus grande lucidité à ce qui, après le livre, est désigné comme la mutation imprédictible.

Mutation imprédictible, certes, mais irréversible !

Ce contenu a été publié dans Cultures numériques, Enjeux, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Qu’est-ce qu’un livre ? La question de Kant revient à l’ère numérique…

  1. Tru Dô-Khac dit :

    Si cette question renvoie aux débats de l’hadopi qui ont eu lieu pour la musique et les productions cinématigraphique, elle ouvre également la porte vers les systèmes d’information d’entreprise : si on sait que les traitements peuvent être réalisés sous des licences plus “libres” (Open Source) que le droit d’auteur des logiciels propriétaires, on pourrait se poser la question d’opportunité d’utilisation de licences telles que les Creative Commons pour l’interface ou la documentation utilisateur.

    Pour revenir au livre imprimé, on peine à trouver des ouvrages destinés au grand public sous Creative Commons alors que l’on peut déjà en trouver dans la sphère professionnelle…

    Mais, il est vrai que le business modèle de l’édition professionnelle est différent de l’édition grand public.

  2. Bruno dit :

    On n’a pas souvent la chance de trouver des réflexions de cette qualité sur les cultures numériques, merci de nous en faire profiter.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *