Pourquoi le numérique est-il une culture ?

Invité du CIGREF en tant que Grand Témoin, Milad Doueihi interpelle les acteurs de l’Entreprise Numérique ! Ses questions permettent de planter le nouveau décor qui s’impose aux dirigeants d’entreprises aujourd’hui, comme à la société en général. En effet, si le numérique est à la fois une science et une culture qui introduit de nouvelles valeurs, de nouveaux critères sur nos héritages culturels, l’entreprise peut-elle garder ses modèles d’affaires, ses options de création de valeur hérités de la culture précédente ?

Milad Doueihi, auteur de « Pour un humanisme numérique », philologue et historien, titulaire de la Chaire des Cultures Numériques à l’Université de Laval au Québec.

Merci au CIGREF de me donner l’occasion de partager avec vous quelques réflexions sur le monde numérique. J’aimerais aborder cette première question : pourquoi le numérique est-il une culture ?

Synthèse vidéo :

Pour aller plus loin…

Il faut déjà penser à cette évolution de notre vocabulaire, pas seulement en français, mais également en anglais, au passage qui s’est fait de manière assez transparente entre l’informatique et le numérique. En anglais, on est passé de « computing » vers le « digital ». En français de l’informatique, qui est toujours là, vers le numérique. Or, dans cette évolution sémantique, il y a un rapport avec la technicité qui est fondamentale, essentielle dans la dimension sociale et culturelle de ce qu’est la culture aujourd’hui et surtout la culture numérique.

On doit aussi se rappeler que l’informatique est une science assez particulière. Elle a commencé comme une branche des mathématiques et elle a eu le pouvoir de s’autonomiser assez rapidement, de créer son propre registre. Une fois qu’elle s’est établie comme science avec tous ses droits, elle est devenue aussi une industrie. Il n’y a que la chimie qui soit en ce sens assez proche de l’informatique. Les grandes sciences ne sont pas des industries. L’informatique et la chimie sont les seules à être de très grandes industries. Mais l’informatique n’est pas seulement une industrie, elle est aussi une culture. En effet, elle est devenue, par sa nature-même, accessible à tous. Elle n’a pas seulement modifié notre quotidien. Sa matière première est disponible. Le code exige une forme de compétences, mais il reste accessible, aux jeunes comme à toute personne qui est intéressée.

Le numérique passe de l’esprit de géométrie à l’esprit de finesse…

Cette première dimension du passage de l’informatique vers le numérique peut aussi être présentée en reprenant la pensée de Blaise Pascal qui a théorisé sur le fait qu’il existe deux esprits : un esprit de géométrie et un esprit de finesse. Selon Pascal, l’esprit de géométrie est la maitrise de la technicité, des règles. Mais une fois que cela passe vers la population, vers le peuple comme l’on disait au 17ème siècle, cela devient l’esprit de finesse. Il me semble que dans cette mutation entre l’informatique et le numérique, on vit quelque chose de semblable à ce que Pascal décrit de ce passage à l’esprit de finesse au-delà de l’esprit de géométrie. C’est très important, parce que cela nous permet de dire pourquoi et comment le numérique est une culture.

Evidemment, on ne va pas entrer dans les débats byzantins quant à une définition de la culture. Je vais reprendre une très belle phrase de Nietzsche qui dit que « la culture est ce qui modifie notre regard sur les objets, sur notre actualité, sur notre héritage ». Lorsque l’on réfléchit et que l’on considère de près ce que fait le numérique aujourd’hui, il fait précisément cela : il modifie notre regard sur le patrimoine. On est en train de numériser notre héritage imprimé, notre culture, les musées, les grandes institutions culturelles. En même temps, il produit de nouveaux objets qui n’existaient pas et, dans cette hybridation entre les deux, il y a émergence d’un nouveau regard. Emergent surtout de nouvelles perspectives sur ce que sont à la fois la personne, l’individu et la collectivité. C’est en ce sens-là que l’on peut penser que le numérique est une culture. C’est cette première dimension qui donne au numérique cet énorme poids culturel.

De l’algorithme à la sociabilité…

Deuxième dimension, le numérique a réussi quelque chose d’assez étonnant, vous le savez mieux que moi en tant que spécialistes, l’informatique est un monde fondé sur des bases scientifiques, des algorithmes. Mais néanmoins, avec ce monde qui est voué à des formes de régularité, il est devenu un lieu de sociabilité remarquable. Cette tension qui existe entre des formes normatives inscrites et où l’on trouve le rôle déterminant de ce que l’on peut appeler les « usages effectifs », est la propre dimension culturelle du numérique. Il suffit de regarder les plateformes actuelles pour voir que l’on ne peut pas imposer aux utilisateurs certaines formes d’usages. Ce sont les pratiques qui modifient les plateformes. C’est cette dynamique entre des plateformes façonnées par des idées reçues par cet imaginaire de la technique, qui permet en même temps aux utilisateurs de les modifier.

Une nouvelle dimension culturelle locale

Nous sommes devant l’émergence de nouveaux critères. Des critères à la fois culturels, politiques, sociaux et économiques. On peut parler de nouvelles valeurs qui émergent avec les pratiques et les usages du numérique. Au-delà des critères se trouvent des repères qui n’existaient pas précédemment, sauf d’une manière plutôt théorique, et qui sont désormais actualisés. Un exemple, la géolocalisation permet de nouveaux usages de proximité. Elle a créé de nouvelles valeurs à la fois économiques et sociales alors même qu’elle existait bien avant. Mais avec son déploiement à grande échelle dans les techniques, et surtout avec la convergence entre le cellulaire et le réseau classique, on voit l’émergence de nouvelles valeurs. Au-delà on trouve aussi, et c’est l’une des contradictions de la culture numérique actuelle, pas un conflit mais une tension entre la dimension globale (ce qui est quelque chose d’occidental ancré dans un usage de l’anglais associé au code et aux langues de programmation), mais qui reçoit actuellement une tendance qui va s’accélérer, un usage très local. Par exemple, lorsque vous voyagez avec le « dieu caché » qu’est Google, chaque fois que vous débarquez dans un pays, il insiste pour vous donner ses résultats de recherches dans la langue de la région où vous trouvez. Il faut essayer de le convaincre pour qu’il vous les donne dans une autre langue ! Pourquoi, parce que Google a créé des critères de pertinence associés à la fois à la proximité et à la géolocalisation. Les résultats de recherche, avec ce que cela implique, sont articulés en fonction de ce positionnement. Il y a 4 ans, cela n’existait pas.

On a souvent dit qu’il y a une forme d’homogénéité dans cette culture numérique, mais je crois que l’on voit le retour des cultures locales. C’est un avantage car cela va permettre une forme de coexistence, de cohabitation, même s’il faut négocier, entre des spécificités à la fois territoriales, linguistiques, politiques, sociales, et une forme de continuité qui est intégrée à travers la structure de la ou les plateformes.

De l’index au visage…

On assiste à une mutation culturelle très importante aujourd’hui avec les réseaux sociaux, ce que l’on appelle parfois un peu rapidement la « sociabilité numérique ». On est en train de voir une transformation de ce que j’appelle le passage de la culture de l’index vers la culture du visage. La culture de l’index, nous la connaissons tous, c’est la liste, c’est tabulaire. C’est très simple, un critère de pertinence établi avec l’ordre qui nous est donné. La culture du visage, ce n’est pas « Facebook » malgré son nom !… Je fais référence à un très beau texte écrit par un anthropologue, ethnologue du 20ème siècle qui s’intitule « la valeur esthétique du visage ». Ce qu’il observe, c’est que pour comprendre une culture différente, il faut regarder le visage dans une forme de rencontre arbitraire. Il prend l’exemple très classique d’un Allemand qui rencontre un Japonais. Il y a échange de regard entre les deux et c’est dans ce croisement des regards que se fait la formation d’une idée qui exprime la différence et l’altérité culturelle.

Aujourd’hui, avec la sociabilité, avec le rôle de l’image, de la personnalisation des plateformes qui exploitent la présence de l’image dans toute sa mesure, on est en train de surmonter certaines difficultés présentées par l’index. Comment va-t-on négocier cette mutation ? Dans quel sens va-t-elle donner lieu à de nouvelles pratiques, à de nouvelles valeurs ? Cela reste à observer.

Une mutation identitaire

Une dernière dimension culturelle, pour moi tout à fait essentielle, c’est la manière dont la culture numérique a réussi à transformer notre identité et la personne elle-même. Nous avons tous des pseudos différents, des comptes différents consacrés au travail, à la famille, aux amis… Mais le numérique modifie de manière assez radicale l’identité. Car l’identité numérique est polyphonique dans le sens où elle est multiple et qu’il est difficile de la rassembler. Ce qu’il est important de retenir, c’est que l’identité numérique est constituée comme une archive. Pourquoi ? Du point de vue du système informatique, l’identité n’est que l’assemblage, l’historique de la présence sur le réseau. C’est cet agrégat qui constitue la personnalité. Vous l’avez sans doute remarqué, par exemple si vous commandez un livre sur une plateforme en ligne, comme j’en ai fait l’expérience : j’ai voulu offrir un livre sur les jardins du désert à une personne qui allait s’installer dans le désert. Pendant des mois j’ai eu droit à des offres de livres de jardinage du désert parce que l’algorithme a décidé que c’était ce qui m’intéressait ! Il faut le convaincre de se déplacer. On peut retenir la notion de traçabilité extrême de l’identité numérique. Avec la traçabilité, il y a des problèmes, mais aussi les promesses sur le plan privé ou celui de la sécurité. Il y a aussi une notion qui n’existait pas avant, c’est la mesurabilité de l’identité.

L’identité était quelque chose de qualitatif, elle est devenue mesurable. On voit là quelque chose de déterminant. En France et en Europe, depuis le 18ème siècle, l’Etat a introduit la mesure dans toutes ses fonctions, mais aujourd’hui on est en train de construire des mesures qui touchent à l’identité de façon presque intime. C’est ce qui modifie d’une manière étonnante l‘espace de nos présences dans le monde numérique. C’est dans ces transformations de l’identité et ses constructions que l’on trouve, à travers la mesure et la traçabilité, la manière dont le numérique est une véritable culture inédite.

Est-ce que l’élève dépasse le maître ?

Le numérique est à mon avis très trompeur. Il a commencé en voulant imiter, copier les choses très familières et très connues. Il suffit de se rappeler les premières pages web, qui s’appellent toujours « pages », parce qu’il y a quelque chose auquel on tient beaucoup (surtout en France) qui s’appelle le livre…

Aujourd’hui, le numérique est en train de s’autonomiser, de se libérer de cet héritage qui nous est familier. Il est en train d’imposer, ce qui est très intéressant car les questions de responsabilité deviennent centrales, d’imposer ses propres registres et repères. C’est la véritable dimension de civilisation et de culture qu’est le numérique.

A suivre très bientôt : « Comment la sociabilité numérique modifie les rapports entre l’individu et la collectivité (gouvernement et entreprises) ? » par Milad Doueihi.

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